14 February 2020

RDC : Dangereux statu quo politique à Kinshasa

Rien ne va plus entre CACH le FCC. Après un an de pouvoir très encadré et un bilan plus que mitigé, Félix Tshisekedi vient d’entrer dans une cohabitation “dure” avec son partenaire. Sa coalition contre-nature avec le FCC commence à montrer ses limites et l’action gouvernementale, censée mettre en oeuvre le programme d’urgence du président, se fait toujours attendre. Dans le camp présidentiel, on cache de moins en moins ses critiques contre un FCC, que l’on accuse de vouloir faire échouer Félix Tshisekedi pour mieux revenir au pouvoir en 2023.

L’immobilisme gouvernemental en accusation

Les tensions se sont même exacerbées ces dernières semaines. Et les accusations sont dirigées contre le nouveau gouvernement, péniblement composé après 7 mois de tractations sans fin. Selon le directeur de cabinet de la présidence, Vital Kamerhe, “depuis que le gouvernement est là, le rythme des travaux est plus ralenti que lorsque celui intérimaire était à l’oeuvre”. Pendant la lente composition de l’exécutif, c’était la présidence et l’ancien gouvernement Kabila, qui géraient les affaires courantes et lançaient les projets d’urgence. Après l’arrivée du nouveau gouvernement, dirigé par un premier ministre FCC, l’immobilisme et le statu quo semblent de mise.

Sortir les muscles

Pour le nouveau président, ce blocage institutionnel est dangereux pour réussir sa mission et justifier la candidature à sa réélection en 2023. Pour le FCC, son principal objectif est de conserver ses prérogatives sur les institutions et l’économie congolaise, ainsi que de neutraliser Félix Tshisekedi pour ouvrir la voie à un de ses candidats lors de la prochaine présidentielle. Ce statu quo à haut risque pourrait ramener la RDC à la crise préélectorale qui a secoué le pays entre 2015 et 2018, et raviver les tensions à l’approche de 2023. En fait, ce fragile équilibre politique n’aura tenu qu’une petite année. Prisonnier du deal de partage du pouvoir avec Joseph Kabila, Félix Tshisekedi n’a pas d’autre choix que de sortir ses muscles pour gouverner.

Dissolution…

Dans la besace du président de la république, pour contrer un FCC ultra majoritaire à l’Assemblée nationale, au Sénat, ou dans les Assemblées provinciales, on ne trouve qu’un seul instrument capable de renverser la donne : la dissolution de l’Assemblée nationale. Le processus est risqué, puisque rien ne prouve qu’en cas d’élections législatives anticipées, la coalition pro-Tshisekedi remporte le scrutin, alors que la Commission électorale (CENI) et la Cour constitutionnelle sont encore largement dominées par des proches de Joseph Kabila. Félix Tshisekedi en a pourtant lui-même évoqué la possibilité lors de l’un de ses déplacements à l’étranger, où il a pris l’habitude de critiquer son allié : “Si la mission pour laquelle j’ai été porté à la tête de l’Etat est étouffée, je n’aurai pas d’autre choix que de dissoudre le Parlement”.

… avec l’accord du FCC

La réponse ne s’est pas fait attendre. La présidente de l’Assemblée nationale, Jeanine Mabunda, membre du FCC pro-Kabila, est montée au créneau, estimant “qu’il ne faut pas jeter les articles de la Constitution en pâture, à des incompréhensions ou des malentendus”. L’article 148 de la Constitution évoque bien la dissolution de l’Assemblée nationale, mais dans des cas bien précis, notamment lors de crise “persistante entre le gouvernement et la chambre basse du Parlement”. Ce qui n’est pas encore le cas, selon Jeanine Mabunda, puisque le programme de gouvernement et le budget ont été votés par l’Assemblée. Autre bémol apporté par la présidente de la chambre basse : “le président de la république est invité à consulter le premier ministre, le président de l’Assemblée nationale, et le président du Sénat avant toute décision. Faute de quoi, on serait dans une violation de texte”. Les présidents des deux chambres étant membres du FCC, autant dire que le président Tshisekedi devra sans doute se passer de leur accord avant de dissoudre l’Assemblée nationale.

Haute-trahison

Et Jeanine Mabunda de menacer : “Toute personne qui méconnaît notre loi fondamentale peut être exposé au cas de haute trahison pour violation intentionnelle de la Constitution”. Voilà maintenant Félix Tshisekedi prévenu. La dissolution, tout comme les nominations dans les entreprises publiques, l’armée, la magistrature ou les ambassades, semblent être des lignes rouges à ne pas franchir. Dernier exemple en date, le sort d’Albert Yuma, le sulfureux patron de la Gécamines. Sa confirmation à la tête du très stratégique géant minier fait polémique depuis plusieurs mois. Il faut dire qu’Albert Yuma est soupçonné de détournement dans plusieurs affaires de corruption. Ce proche de Joseph Kabila se trouve dans le collimateur du nouveau pouvoir, qui a fait de la lutte anti-corruption sa priorité. Menacé à son poste, c’est le numéro 2 du PPRD, le parti de Joseph Kabila, Emmanuel Ramazani Shadary, qui descendu dans l’arène pour le défendre. Son parti n’hésitera pas “à paralyser le pays si quelque chose de mal arrivait” au président du Conseil d’administration de la Gécamines. Là encore, la menace est à peine voilée.

Un statu quo qui bénéficie au FCC

Dans les mois à venir, Félix Tshisekedi tentera donc de reprendre la main et de se donner des marges de manoeuvres plus grandes. Mais le président connaît désormais les risques d’un bras de fer avec le FCC, et il est encore beaucoup trop tôt pour défier frontalement la coalition pro-Kabila. Félix Tshisekedi est arrivé à la tête du pays sans relais dans les milieux économiques, militaires et judiciaires. Le rapport de force est encore beaucoup trop déséquilibré et Félix Tshisekedi n’a pas encore pu placer ses proches aux postes clés de la République. Le statu quo sert pour l’instant les intérêts du FCC, qui attend en embuscade l’échec de Félix Tshisekedi après avoir passé la majeure partie de son temps à lui savonner la planche. Les prochains mois seront donc cruciaux pour déterminer si le plan d’émancipation de Félix Tshisekedi du système Kabila réussi. C’est maintenant une course de vitesse qui s’engage pour le nouveau président congolais. A l’approche de 2023, sans les réformes majeures qui attendent le pays : Commission électorale, Cour constitutionnelle, justice, armée … il sera trop tard.